Selectronique, la Signature Electronique

Je m’étais préparé depuis des mois. Et voilà, nous y sommes. Le record est proche… Ne rien lâcher. Les yeux dans le vide… Faire abstraction de la douleur dans le poignet… Le chrono… 24 minutes et 18 secondes… 19… 20… 21… Dans le même geste brusque, je jette mon stylo, claque le pendule comme un joueur de Blitz, recule mon siège à roulettes et lève les bras en signe de victoire !!! …

Je l’ai fait !!! 24 minutes et 21 secondes – temps corrigé à 24 minutes et 19 secondes – pour signer les 327 documents de mon parapheur du jour. Micro en main, Nelson Montdor m’aborde, animé de son habituelle agitation polyglotte.

– « C’est une performance incroyablement incredible ! … Votre dernier World Record du monde est battu de plus de 2 minutes 40…

– Oui, c’est just Nelson.  Il me sera vraiment très difficile de faire mieux la prochaine fois…» lui dis-je à bout de souffle avant de m’effondrer dans les Wonderbras de ma merveilleuse assistante Eliza-TouBon. Recrutée avec soin par mes soins…  

Signer, c’est s’engager !

A chaque victoire me revient en mémoire le visage radieux de ce Directeur Général qui se délectait du moment magique, vécu comme une parenthèse de pouvoir absolu : parapher les parapheurs. Le nombre de signatures comme autant de marques de victoire d’un Gregory Boyington sans cockpit… Gros parapheur, gros stylo, grosse voiture, grosse maison. Mais femme fine et jolie… Car diriger est affaire d’équilibres. Et de balances

Afin d’aider les jeunes en cette période difficile, je vais ici révéler l’unique secret de la réussite professionnelle. Contrairement aux idées inculquées, elle ne tient pas dans les compétences, l’efficacité ou la force de travail… Sur ce point, la crise sanitaire a d’ailleurs servi de révélateur… Le succès repose sur deux piliers : une bonne Nécole – c’est-à-dire un bon Rézo – mais plus encore une signature qui fait la différence.

« Signer, c’est s’engager », disait le panseur penseur Romain Marcus Cofidis. Cela revient à endosser une responsabilité – il faut juste arriver à l’écrire sans rire… Mais une signature, c’est aussi comme une marque. J’ai travaillé la mienne afin qu’elle soit tout à la fois concise – pour parapher plus vite que mon ombre – et illisible – pour me dédouaner au moindre problème. QAnon, c’est pas moi

Monsieur T, Monsieur Talent ?

Je contemple mon travail. Un tas de 327 pages d’une épaisseur de 12 centimètres. J’ai bien vu que deux pages n’étaient pas conformes, mal centrées… Sans doute un sale piège tendu par ce Judas de Commissaire aux Comptes pour voir si j’étais attentif… J’ai été malin. J’ai signé comme si de rien n’était… Afin de voir si lui-même sera attentif…

Le stylo ou la victoire d’Acopoque

Comme d’habitude, j’ai mis plein d’encre sur mes doigts… Je n’ai jamais vraiment dompté ni l’écriture, ni le stylo. De ma petite enfance, je me rappelle le terrible combat contre le Sergent Major. Je m’évertuais alors à aligner des tâches dans des cahiers à grands carreaux. Souvent trahi par cet Iscariote de buvard, qui, loin d’assécher l’encre, venait rajouter de longues trainées bleues à une œuvre déjà très moderne pour l’époque.

Eliza-Toubon ne peut contenir un sentiment d’admiration devant la pile de feuilles et la dextérité de ma main. Je profite de l’instant pour savoir ce qu’elle va maintenant faire de ce dossier et ainsi vérifier qu’elle maîtrise parfaitement la procédure VTF-2020-14.1-v34.2 de notre PAQ90/60/90 élaboré par le Service Qualité du groupe.

– « Alors… récite-t-elle comme une bonne élève. Je récupère l’ensemble des documents. J’appose sur chacun d’eux la date du jour et le tampon de l’institution… Je fais des copies que je range par ordre alphabétique dans les dossiers suspendus. Je scanne aussi les documents un par un. Je dépose les versions électroniques dans GED-Eon, l’outil de Gestion Electronique des Documents. Je prépare les lettres d’accompagnement que je vous ferai signer et j’envoie les originaux par courrier à tous les destinataires… .

– Vous apprenez vite Eliza !

– … Merci… Monsieur le Directeur ?…

– Oui ?

– … En fait… Je ne comprends pas pourquoi nous faisons tout ça… Ces documents ont été validés et télétransmis automatiquement non ?

– Oui c’est bien ça.

– Alors ?… Pourquoi les imprimer, les signer, les renvoyer par courrier ?

– Eliza ! Réfléchissez un peu ! Nous conservons des copies signées à des fins de contrôle !

– Ha… Euh… Contrôle de quoi en fait ?…

– Mais enfin, Mademoiselle Toubon !!! Que les documents sont bien signés !!!

Si je te le dis

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