C’est une Urban Legend. L’histoire d’une lente descente aux Zenfers… Je ne saurais plus lui donner une date de début. De mémoire vive (DDR4 8x16Go), je dirais que la prise de conscience a commencé il y a sept ou huit ans. Je menais une vie tout à fait normale de lobobo-parisien, égocentrée et super(arti)ficielle.
Nous vivions dans la longue Rue de la Pompe (slurp !) et mes journées étaient rythmées par les Zhoraires de travail de Antoine et Eva. Métro, boulot, terrasso, dodo… Dès le réveil, j’avais droit à une sortie dans le quartier pour mes petits besoins du matin. Puis, à leurs retours, en fin d’après-midi, ils prenaient le temps de m’emmener faire une balade au Bois qu’ils appellent « le poumon de Paris ». Lembolie n’est plus très loin…
Bien sûr, ce n’était plus la passion des premières années, lorsque j’étais encore tout jeune. Antoine et Eva étaient alors sous le charme de mes grands yeux tristes, à l’écoute de mes moindres désirs. Je pouvais faire pipi sur le tapis, ruiner une sortie au restaurant, déchiqueter les coussins du salon de Belle Maman… Tout m’était pardonné… Nous Zétions une vraie famille. Je participais à toutes les Zactivités et c’est toujours à deux qu’ils m’accompagnaient dans mes sorties urino-matinales. Un bonheur quotidiennement renouvelé et partagé…
Les fées motocrottes, l’effet papillon
Malgré la venue du petit Jules, je n’avais pas à me plaindre. Ma vie s’écoulait tranquillement, sans passion mais sans souci, dans un environnement privilégié. Rien à voir avec le quotidien de ces chiens hirsutes et puants qui errent dans la rue… Quelle honte !!! Des CSDF, des Chiens Sans Domicile Fixe, au cœur du seizième arrondissement…
Après réflexion, il me semble que tout a dérapé avec l’arrivée des motocrottes de Monsieur C. La Mairie payait des gars à conduire des motos dans Paris pour ramasser nos excréments. Etre recruté pour conduire une motocrotte, le comble du motard… Ces véhicules verts et blancs étaient équipés d’une longue trompe, une sorte d’aspirateur à merdes qui étaient ensuite stockées dans le top caisse. La classe ! Le motard n’avait même pas à descendre de la machine, sauf pour aller aux toilettes lui-même bien sûr… Uber Crottes à l’origine d’Uber Eats – qui, par souci d’écologie, a même recyclé les tops bag verts… Cette innovation à la française, c’est-à-dire couteuse et inefficace, a été abandonnée en fin de l’année 2003.
Mais le progrès était En marche. Et il a été facile de trouver une nouvelle bonne idée pour gérer les 16 tonnes de déjections canines, elles-mêmes responsables de 650 accidents par an dans la Kapitale.

Par un Arrêté du 2 Avril 2002, la Mairie de Paris rend obligatoire le ramassage des déjections par le propriétaire du chien… Quand je vois ce pauvre Antoine se précipiter sur moi, armé de ses gants en latex et de son petit sac à commissions, je ne peux avoir que du dégoût pour cet homme de goût. Lui qui n’a même jamais changé la couche de son fils, accroupi dans le caniveau les mains dans mes crottes… Il est vrai que l’Article R632-1 du Code Pénal prévoit une amende de 68€ et que les récidives pourraient faire l’objet d’une traçabilité ADN pour démasquer le coupable… On n’arrête pas le progrès… Cette Loi est injuste, avec son lot habituel d’exceptions et de privilégiés. Allez savoir pourquoi, les chiens d’aveugles sont exclus du dispositif… Mais le pire était à venir…
Une vie de chien… numérique
« Tu viens Enée (je n’ai jamais supporté ce nom à la c..). Une petite balade ? » me demande Eva. La première fois, cette proposition, inhabituelle tant sur le fond que sur la forme, m’a beaucoup surpris et décontenancé. Une sortie tous les deux ? Comme avant ? Mon cœur s’est mis à battre la chamade. « On a vu souvent, rejaillir le feu, d’un ancien volcan, qu’on croyait trop vieux ». Je me précipite vers la porte en remuant la queue, prêt à toutes les folies…
Mais j’ai assez vite compris que cette promenade improvisée, n’était qu’un leurre. A peine la Porsche et le porche passés, Eva a pris son smartphone et ne s’est plus souciée de moi. « Allo Chéri ? Oui je peux t’appeler maintenant, j’ai dit au Crétin que je sortais son con de chien… ». Depuis, qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il cani-cule (sic), je me retrouve à sortir pisser une bonne dizaine de fois par jour. Croisant des congénères tout aussi déprimés, car nous avons bien compris. Nous sommes devenus de simples Zalibis numériques, les premières vraies victimes silencieuses de la transition digitale…
Alors, pour reprendre une expression de Feu Jean-Pierre C, ce grand philosophe du XXème siècle, gastronome médiatique et vendeur du jambon polyphosphaté de Lidl : « Le progrès, c’est de la merde… ».
Si je te le dis